Litiges locatifs : procédures contentieuses et stratégies juridiques

Par Richard R. Cohen Droit des baux d'habitation 12 min de lecture

Dossier : Droit des baux d'habitation

Une scène, pour commencer. Un propriétaire engage l'expulsion pour loyers impayés. Le locataire riposte aussitôt : il conteste la clause résolutoire, réclame son dépôt de garantie, dénonce des troubles de jouissance qui s'étirent depuis des mois. Les fronts se croisent. Voilà ce qu'est un litige locatif complexe - des questions juridiques distinctes qui s'imbriquent, chacune avec ses délais propres, ses règles, ses exigences de preuve. Naviguer à l'aveugle, c'est multiplier les échecs évitables. La seule réponse tenable : une stratégie coordonnée, adossée aux textes.

Cadre légal du contrat de bail d'habitation et sources du litige

Au cœur du bail d'habitation, on trouve la loi du 6 juillet 1989 tendant à améliorer les rapports locatifs - vide ou meublé, le logement y est soumis. Tout en découle : droits et obligations du locataire et du bailleur, durée du bail, organisation du préavis, conditions de résiliation du bail. Puis la loi Alur du 24 mars 2014 est passée par là. Elle a renforcé plusieurs volets : l'encadrement des loyers en zones tendues, les charges récupérables, les modalités de restitution du dépôt de garantie.

Reste à savoir d'où surgissent les conflits. Presque toujours des obligations croisées que fait naître le contrat de location. Le bailleur doit délivrer un logement décent répondant aux critères de décence du logement - surface, sécurité, performance énergétique -, entretenir le bien, assumer les réparations qui ne relèvent pas des réparations locatives. Le preneur, lui, joue une autre partition : régler le loyer à l'échéance, observer le règlement de copropriété le cas échéant, s'abstenir de toute sous-location non autorisée comme de travaux non autorisés. Un manquement suffit, d'un bord ou de l'autre, à déclencher un contentieux locatif.

Et puis la loi Climat et Résilience du 22 août 2021 a brouillé un peu plus les cartes. Son calendrier interdit progressivement la location des passoires thermiques. Le résultat est tangible : dès qu'un litige porte sur la décence ou réclame une réduction de loyer, le critère de performance énergétique devient directement opposable.

Anatomie d'un litige locatif à enjeux multiples

Les litiges locatifs les plus lourds cumulent, en règle générale, trois à cinq problématiques. Schéma récurrent : impayés de loyer, contestation des charges locatives, troubles de jouissance, procédure de résiliation de bail. Un repère chiffré, fourni par la Commission nationale de concertation : près de 150 000 procédures d'expulsion s'ouvrent chaque année en France. Beaucoup relèvent de ces dossiers à tiroirs.

Exemple 1 : cumul impayés et troubles de jouissance

Un cas parisien, pour fixer les idées. Quatre mois de loyers impayés. Pourquoi le locataire a-t-il cessé de payer ? Parce que des infiltrations d'eau persistaient, non réparées, depuis neuf mois. Le bailleur a réagi en faisant signifier un commandement de payer visant la clause résolutoire du contrat de bail. La parade du locataire est connue : l'exception d'inexécution de l'article 1219 du Code civil. Une partie peut suspendre son obligation quand l'autre faillit gravement à la sienne. Tout l'enjeu procédural se ramène ici à un geste : articuler la défense sur l'impayé avec une demande reconventionnelle au titre des troubles de jouissance.

Exemple 2 : congé contesté et retenue sur dépôt de garantie

Changement de décor, fin de location cette fois. Le bailleur délivre un congé pour vente, mais le voilà entaché d'un vice de forme. Dans la foulée, il conserve l'intégralité du dépôt de garantie, au motif de dégradations et d'arriérés de charges récupérables. Le locataire conteste. Il confronte l'état des lieux d'entrée à l'état des lieux de sortie, récuse les dégradations, exige la restitution du dépôt de garantie - pénalité de retard incluse. Le texte est sans ambiguïté : l'article 22 de la loi du 6 juillet 1989 commande une restitution sous un mois si les deux états des lieux concordent, sous deux mois en cas de divergences. Sinon ? Majoration de 10 % du loyer mensuel hors charges par mois de retard.

La procédure d'expulsion : étapes et points de blocage

L'expulsion demeure la procédure la plus redoutée du droit locatif. Et son enchaînement ne tolère aucun raccourci : chaque étape conditionne la suivante.

Le point de départ, c'est le commandement de payer. Signifié au locataire par un commissaire de justice - l'ancien huissier de justice -, il fait courir un délai de deux mois pour solder la dette locative. Il vise expressément la clause résolutoire du bail. Le délai écoulé sans paiement, la clause joue de plein droit.

Puis vient l'assignation au tribunal, portée devant le juge des contentieux de la protection (JCP) du tribunal judiciaire compétent. Le magistrat conserve une marge réelle. Il lui est loisible d'octroyer des délais de paiement - étalés sur 36 mois au plus - dans un plan d'apurement, ce qui suspend les effets de la clause résolutoire. Le référé reste ouvert lui aussi : injonction de payer ou référé-provision, selon la situation.

Reste la phase finale. Obtenir un titre exécutoire, puis faire délivrer par le commissaire de justice un commandement de quitter les lieux. Le calendrier compte. Entre le 1er novembre et le 31 mars, la trêve hivernale gèle l'expulsion locative effective - sous réserve des exceptions légales. Et la porte de la conciliation ne se ferme jamais vraiment : on peut y recourir à tout moment, y compris devant la commission départementale de conciliation.

Un mot, enfin, sur les sanctions pour expulsion illégale - elles ne pardonnent pas. Le bailleur qui expulse sans décision judiciaire exécutoire s'expose au pénal. Et il devra verser une indemnité d'occupation au locataire.

Délais de prescription et chronologie procédurale

Rien, dans les dossiers à plusieurs facettes, ne complique autant la donne que l'empilement des délais de prescription. Trois régimes se côtoient :

  • Prescription triennale pour les actions liées aux charges locatives et aux révisions de loyer : l'article 7-1 de la loi du 6 juillet 1989 prescrit par trois ans toutes les actions issues du bail, à compter du jour où le titulaire du droit a connu ou aurait dû connaître les faits.
  • Prescription quinquennale de droit commun (article 2224 du Code civil) pour la responsabilité contractuelle - songez aux troubles de jouissance et aux dégradations imputées au locataire.
  • Prescription de six mois pour la restitution du dépôt de garantie dans certaines configurations contentieuses.

Cet écart de durées n'a rien d'anecdotique. Toute assignation en justice suppose, en amont, une cartographie créance par créance. Une action engagée hors délai sur les charges récupérables sera irrecevable - même fondée sur le fond, même parfaitement justifiée.

Sur un point précis, la Cour de cassation a tranché (Civ. 3e, 17 décembre 2015, n° 14-25.523) : le délai de prescription de l'article 7-1 fonctionne dans les deux sens. Bailleur réclamant des arriérés de charges, locataire demandant le remboursement de charges indûment perçues - la même règle s'applique aux deux. Symétrie procédurale, donc.

Garanties financières et dispositifs d'aide

Traiter un litige locatif sans examiner les garanties financières disponibles ? Inconcevable. Plusieurs mécanismes se superposent.

La caution solidaire - le cautionnement - engage le garant dès le premier impayé, sans bénéfice de discussion. Le bailleur poursuit alors de front le locataire et la caution locative. Il existe une autre voie : la garantie Visale d'Action Logement, qui se substitue à la caution physique et couvre les impayés de loyers dans la limite d'un plafond.

Du côté du bailleur, l'assurance loyers impayés (la GLI) entre aussi en jeu. Elle prend en charge les impayés de loyer et les frais de procédure judiciaire - encore faut-il que le dossier du locataire ait franchi le filtre de solvabilité à l'entrée. La garantie une fois activée, l'assureur se subroge dans les droits du bailleur pour le recouvrement de créances.

Et le locataire en difficulté ? Pas démuni pour autant. Le fonds de solidarité pour le logement (FSL) peut contribuer à apurer une dette locative et écarter l'expulsion. Lorsque cette dette s'inscrit dans un endettement plus vaste, la Commission de surendettement de la Banque de France peut être saisie et imposer un moratoire au bailleur. Subsiste enfin l'aide juridictionnelle, ouverte sous conditions de ressources pour financer la défense devant le tribunal.

Modes alternatifs de résolution et négociation

Un paradoxe revient sans cesse sur le terrain : plus un dossier se complique, plus l'accord amiable devient probable. L'explication tient à l'incertitude du verdict - surtout quand les demandes reconventionnelles s'accumulent -, et cette incertitude rapproche les parties. Les bilans annuels de l'ANIL le confirment : sur les litiges multi-aspects, la médiation locative franchit la barre des 70 % de résolution amiable.

La commission départementale de conciliation (CDC) se saisit gratuitement, à l'initiative de l'une ou l'autre partie. Son périmètre couvre la révision de loyer, l'indice de référence des loyers, les charges locatives, l'état des lieux, le congé du bailleur. Sa saisine constitue parfois un préalable obligatoire à toute action en justice. Pour les petits montants, le conciliateur de justice rattaché au tribunal ouvre une voie complémentaire.

Lorsqu'un accord prend forme, il se coule dans une transaction au sens de l'article 2044 du Code civil - qui vaut chose jugée entre les parties. Un protocole transactionnel bien ficelé prévoit habituellement l'abandon croisé des procédures, un plan d'apurement des arriérés, un calendrier pour les travaux à la charge du bailleur. Dit autrement : on solde le passé et on cadre l'avenir. L'homologation par le juge des contentieux de la protection confère à l'accord force exécutoire - assez pour saisir directement un commissaire de justice si l'une des parties manque à sa parole.

Points de vigilance spécifiques selon le type de bail

Selon la nature du contrat de bail, les règles se déplacent. Le bail meublé (la location meublée) court sur un an - neuf mois pour le bail étudiant -, avec un préavis de départ d'un mois côté locataire. Le bail mobilité, d'un à dix mois, ignore et la tacite reconduction et le dépôt de garantie. À l'opposé, le bail non meublé (location vide) protège mieux le locataire : trois ans de durée, trois mois de préavis, réduits à un mois en zone tendue.

En colocation, la clause de solidarité appelle la prudence. Lorsqu'elle figure au bail, chaque colocataire répond de la totalité du loyer et des charges si l'un d'eux décroche. Cette solidarité ne s'éteint qu'au terme du délai de préavis du colocataire sortant - et même au-delà, prolongée de six mois tant qu'aucun remplaçant n'a été agréé par le bailleur.

La sous-location sans autorisation reste un manquement grave. Elle peut fonder la résiliation, quand bien même le locataire principal s'absenterait pour des motifs strictement personnels. Même logique pour des travaux non autorisés affectant la structure du logement : le bailleur peut alors agir en remise en état ou exiger une indemnisation.

Ces dossiers réclament une vision globale et séquencée, où chaque option procédurale retentit sur les autres demandes. Le Cabinet d'avocats Richard Cohen, établi à Paris 8e, accompagne propriétaires et locataires sur ces contentieux enchevêtrés - de l'analyse précontentieuse à la représentation devant le juge des contentieux de la protection ou la cour d'appel de Paris.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la clause résolutoire dans un bail d'habitation ?

C'est la clause qui prévoit la résiliation automatique du bail dès que le locataire manque à ses obligations : loyers impayés, défaut d'assurance habitation, et ainsi de suite. Pour la mettre en œuvre, le bailleur fait signifier un commandement de payer par un commissaire de justice. Le locataire dispose ensuite de deux mois pour régulariser. À défaut, la clause produit ses effets de plein droit.

Dans quel délai le bailleur doit-il restituer le dépôt de garantie ?

Deux délais coexistent, fixés par l'article 22 de la loi du 6 juillet 1989. Un mois quand l'état des lieux de sortie concorde avec celui d'entrée ; deux mois dès que des dégradations apparaissent. Le retard se paie cher : une majoration de 10 % du loyer mensuel hors charges, par mois de retard, revient au locataire.

La trêve hivernale s'applique-t-elle à toutes les expulsions locatives ?

Du 1er novembre au 31 mars, la trêve hivernale suspend l'exécution effective des expulsions - mais pas les procédures judiciaires, qui se poursuivent. Quelques exceptions existent : squatteurs, locataires relogés dans des conditions décentes, ou d'autres cas prévus par la loi. En clair, un jugement peut intervenir pendant la trêve, mais l'expulsion physique devra attendre.

Comment fonctionne l'exception d'inexécution pour un locataire face à un bailleur défaillant ?

L'article 1219 du Code civil permet au locataire de suspendre son loyer lorsque le bailleur manque gravement à une obligation essentielle - entretien du logement, travaux urgents. C'est toutefois une arme à double tranchant. Encore faut-il démontrer la réalité et la gravité des manquements ; sinon, le non-paiement risque d'activer la clause résolutoire. Une mise en demeure préalable adressée au bailleur est vivement conseillée.

Quelle est la prescription applicable aux actions en remboursement de charges locatives ?

Trois ans. L'article 7-1 de la loi du 6 juillet 1989 prescrit par trois ans toutes les actions dérivant du bail, demandes de paiement comme de remboursement de charges locatives. La règle vaut aussi bien pour le bailleur (arriérés de charges) que pour le locataire (charges trop perçues). Le délai court du jour où le titulaire du droit a connu ou aurait dû connaître les faits lui permettant d'agir.

Quelles aides existent pour un locataire menacé d'expulsion pour impayés ?

Plusieurs leviers se conjuguent : le Fonds de Solidarité pour le Logement (FSL), qui aide à apurer une dette locative ; la garantie Visale d'Action Logement, susceptible de couvrir les impayés en amont ; la Commission de surendettement, dès lors que la dette s'inscrit dans un endettement global ; la demande de délais de paiement devant le juge des contentieux de la protection - jusqu'à 36 mois. Et l'aide juridictionnelle, accessible sous conditions de ressources pour financer la défense.

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Cet article fait partie du dossier Droit des baux d'habitation.

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